Le marché de la prothèse dentaire française vit une décennie de mutations profondes. Longtemps artisanal et morcelé, le secteur se consolide sous l’effet conjugué de besoins d’investissement élevés, de la réforme du 100 % Santé et d’une concurrence internationale à bas coût.
Pour les chirurgiens-dentistes, comprendre ces dynamiques éclaire des choix concrets : partenaire de laboratoire, arbitrages tarifaires et positionnement sur les paniers de soins. Tour d’horizon factuel des grandes tendances qui structurent aujourd’hui la filière.
Un marché de plusieurs milliards, une branche stable
Le secteur reste historiquement artisanal et très éclaté. Il regroupe plus de 3 000 entreprises, des laboratoires nationaux (Laboratoire Ciaffoloni, Dentalco…) aux filiales d’importateurs (Labocast, Protilab) en passant par des acteurs hybrides (Made in Labs, Proxi Dental…). Ce marché fragmenté tend à se consolider en raison des besoins d’investissement élevés.
Côté demande, la consommation de soins de prothèses dentaires en ville s’élève en 2024 à 6,5 milliards d’euros, dont 3,0 milliards pour le panier 100 % santé, en progression de 0,3 % en valeur. Plus largement, la dépense de soins dentaires atteignait 13,8 milliards d’euros en 2022, dont 45 % pris en charge par les organismes de complémentaire santé.
Côté fabricants, le chiffre d’affaires de la branche des laboratoires est resté globalement stable autour de 1,2 à 1,3 Md€ sur la décennie. Après une année 2018 très dynamique, il a connu une légère baisse en 2019 (– 1,5 % sur un an), s’établissant à 1,29 milliard d’euros.
Concentration et érosion du nombre de laboratoires
C’est la tendance structurelle la plus lourde. La profession traverse depuis une décennie une lente érosion : 1 000 entreprises ont disparu. On comptait 4 500 entreprises en 2007 contre 3 600 aujourd’hui. Ces structures sont majoritairement de petite taille : plus de la moitié emploie moins de trois salariés.
Le mouvement s’est accéléré récemment. Selon une question posée à l’Assemblée nationale, l’importation de prothèses, notamment en provenance de Chine ou de Turquie, fragilise profondément la filière : entre 2023 et 2024, 445 laboratoires ont fermé. L’UNPPD explique que le quart des laboratoires a disparu depuis 2007 « principalement pour des raisons de concentration », afin de faire face à la concurrence des low cost et de l’importation. En parallèle émergent des groupes consolidateurs et des filiales d’importateurs.
Emploi et démographie
La profession comptait 18 100 actifs en 2017 (stable, salariés à 79 %). L’âge moyen s’établissait à 39 ans, soit trois ans de plus qu’en 2009. Le recrutement reste un point de tension : 44 % des laboratoires rencontrent des difficultés à recruter. Sur le plan territorial, l’Île-de-France concentre 14,5 % des entreprises, devant PACA (12 %) et l’Occitanie (11,5 %).
La réforme 100 % Santé, un puissant levier de la demande
Entrée en vigueur progressivement à partir de 2020, la réforme du reste à charge zéro a redessiné le marché. La création du reste à charge zéro sur les prothèses a fait bouger les lignes, avec un effet immédiat en implantologie, tout en accroissant la pression sur les coûts. Selon L’Information Dentaire, elle a fait progresser le recours aux prothèses de 17 %.
Les chiffres d’usage confirment cette adoption : 1,8 million de prothèses intégralement remboursées, 95 % des chirurgiens-dentistes participant au dispositif. En 2024, le recours au panier A atteint 55,5 % en dentaire, et 47 % des actes prothétiques sont sans reste à charge pour le patient. Au total, plus de 6 millions de Français ont bénéficié du 100 % Santé dentaire depuis le lancement.
Pour les laboratoires, l’effet fut celui de deux années fastes suivies d’un tassement : après une montée en charge exceptionnelle, l’activité des prothésistes devait marquer le pas (– 0,4 % par an d’ici 2025 pour le panel Xerfi). La revalorisation des soins ayant été concédée en échange d’un plafonnement des tarifs de prothèses, la réforme a aussi mécaniquement renforcé la pression tarifaire. La convention dentaire 2023-2028 concerne près de 35 700 chirurgiens-dentistes libéraux.
La concurrence des importations à bas coût
C’est le sujet le plus sensible du secteur, à la fois économique et politique. L’importation représente une part importante des prothèses posées : historiquement, environ 30 % du nombre de prothèses posées. Certaines sources journalistiques évoquent jusqu’à un tiers des prothèses posées en France venant de Chine ou de Madagascar.
Concernant les origines, en 2010, selon les chiffres du Commerce extérieur, les prothèses importées provenaient de Chine (28,8 %), de Hong-Kong (28,3 %), de Turquie (16,8 %), du Maroc (9,4 %) et de Madagascar (3,7 %). Cette concurrence à bas coût constitue l’un des principaux moteurs de la concentration défensive observée dans la filière française, comme le souligne l’UNPPD.
Sources
- Le marché des prothèses et des implants dentaires : étude, stratégies, classements
- CNS – Fiche 09 – Les soins dentaires – Drees
- 160 La complémentaire santé > Édition 2024 > DREES
- Enquête de branche portrait de la profession – UNPPD
- Prothésiste-dentaire : une profession en transformation mais impactée par la Réforme 100% Santé – UNPPD
- Question n°551 : Avenir de la filière française de la prothèse dentaire – Assemblée nationale
- PROTHESISTE DENTAIRE
- le marché des prothèses dentaires en France | Made in FR
