Chers confrères, avant de reprendre vos empreintes numériques et vos scans intra-oraux, laissez-nous vous embarquer dans une machine à remonter le temps. Car derrière chaque couronne moderne se cache une saga faite de dents de bœuf, de prêtresses japonaises et de présidents mal lotis. Accrochez-vous : l’histoire de la prothèse dentaire est bien plus croustillante que ne le laisse deviner votre salle d’attente.
Spoiler : non, George Washington n’avait pas de dents en bois. Mais la vérité est encore plus étonnante…
Les Étrusques : quand se faire arracher les dents était chic
Remontons vers 700 av. J.-C., en Étrurie (l’actuelle Toscane et Ombrie). Les Étrusques furent les tout premiers à fabriquer de véritables prothèses. Leur secret de fabrication ? Des dents prélevées sur une autre personne… ou sur un bœuf, insérées dans une bande d’or à l’aide d’une tige métallique, puis fixées sur les dents restantes. De l’orfèvrerie buccale, ni plus ni moins.
Mais voici le twist qui va vous surprendre : ces bijoux dentaires n’étaient pas pensés pour mastiquer. Chez les femmes étrusques du VIIe siècle av. J.-C., retirer ses propres dents saines pour les remettre en place signalait… un statut social important. Les archéologues ont en effet constaté que les dents extraites étaient délibérément retirées alors qu’elles étaient parfaitement saines. Un symbole de prestige, mais un symbole douloureux ! Et forcément réservé à l’élite : seuls les plus fortunés pouvaient s’offrir ce traitement, dispensé par le médecin, faute de dentiste spécialisé.
Les Étrusques n’étaient pas seuls : on a retrouvé des momies égyptiennes équipées de fausses dents, probablement ajoutées lors de la momification pour préparer le défunt à l’au-delà. Quant aux Mayas, ils remplaçaient les dents manquantes par des pierres taillées, des morceaux d’os ou même des coquillages, qui fusionnaient avec l’os de la mâchoire : un ancêtre étonnamment visionnaire de l’implant.
Le Japon, champion oublié de la prothèse complète
Après l’Antiquité, le savoir-faire se perd : durant le Moyen Âge, la dentisterie se résume largement à l’extraction. La reine Élisabeth Ire d’Angleterre (1533-1603) en était réduite à combler les trous de sa bouche avec du tissu pour mieux paraître en public. Charmant.
Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, le Japon coiffait tout le monde au poteau. La plus ancienne prothèse dentaire complète connue est japonaise… et en bois ! Il s’agit d’une prothèse maxillaire portée par Nakaoka Tei, une prêtresse fondatrice de temple décédée en 1538 à 74 ans. Après sa mort, ses cheveux et sa prothèse furent précieusement conservés au temple comme des trésors.
Taillée dans du buis (Buxus microphylla), cette prothèse est bluffante de modernité : sa forme est identique à celle des prothèses actuelles, et sa rétention par force de succion repose sur le même principe que la théorie moderne. Autrement dit, les artisans nippons maîtrisaient la physique de la ventouse buccale bien avant l’Occident. Mieux : dès le début des années 1500, ils utilisaient de la cire d’abeille ramollie pour façonner un modèle de la bouche, ensuite rempli de cire plus dure servant de moule aux sculpteurs.
Petit coup de griffe pour l’orgueil européen : la littérature occidentale attribue la première empreinte à la cire d’abeille à Matthias Gottfried Purmann en 1711… soit plus de deux siècles après les Japonais ! Et devinez qui fabriquait ces merveilles : des sculpteurs de statues bouddhistes, de masques de Nô et de netsuke, qui réalisaient volontiers des prothèses en bois pour leurs proches. Ces dentiers en bois furent utilisés du XVIe siècle jusqu’au début du XXe siècle.
George Washington : le mythe des dents en bois enfin déboulonné
Voici LA légende à ranger au placard : non, aucune des prothèses de George Washington n’était en bois. La réalité est plus spectaculaire encore.
Les ennuis dentaires ont poursuivi le premier président américain quasiment toute sa vie adulte. Il commence à perdre ses dents dès la vingtaine et doit se résoudre à porter plusieurs prothèses disgracieuses et douloureuses. Le chiffre qui fait mal : lors de son investiture en 1789, il ne lui restait qu’une seule vraie dent en bouche.
Alors, de quoi étaient faites ses prothèses ? D’un savant — et un peu sinistre — assemblage de dents humaines, de dents de vache, d’ivoire d’éléphant et d’hippopotame, le tout complété par de l’or, du plomb et des ressorts métalliques. Un chapitre plus sombre et documenté rappelle aussi qu’il achetait des dents à ses esclaves. La confection de ces appareils était notamment assurée par le Dr John Greenwood, dentiste new-yorkais. Comme quoi, entre le mythe des « dents en bois » et la vérité, c’est bien la réalité qui dépasse la fiction.
Sources
- Copy of Etruscan denture, Europe, 1901-1930 | Science Museum Group Collection
- Copy of an Etruscan denture, Europe, 1901-1930 | Science Museum Group Collection
- Dentures Date All the Way Back to Ancient Times | HISTORY
- The Evolution of Dentures – Riversdale Dental
- False Teeth | Encyclopedia.com
- Wooden Plate Denture Reproduced Using Materials and Methods From 400 Years Ago – PMC
- (PDF) Japanese Wooden Plate Denture as Origin of Suction Retention
- Dentures Trivia: History | Dentist in Sandy Springs, GA
